Tour de France: Pourquoi Sky a fait le bon choix

En rappelant que Chris Froome serait le leader naturel de Sky sur le prochain Tour de France, la formation britannique a remis les pendules à l’heure quand les deux premiers du dernier Tour de France en avaient bien besoin. Dans un peu plus d’un mois, le départ sera donné de Corse, et Sky comptera non pas sur Bradley Wiggins, mais sur Froome, son dauphin de l’édition précédente.

Depuis deux semaines, Bradley Wiggins assurait pourtant qu’il n’y aurait pas un leader Sky sur le Tour de France, mais deux: Bradley Wiggins et Chris Froome. Vainqueur du Tour de France l’année passée, en écrasant tous ses adversaires sur les chronos, Wiggins avait bénéficié d’une aide inflexible de Chris Froome, qui s’était même relevé par moments alors qu’il était clairement le plus fort en montagne. Froomey avait alors été vu comme un parfait équipier, dont tout leader pourrait rêver. Sauf que le bras droit a des envies de victoire, et celles-ci ne pourraient être nourries que par le leadership sur le Tour de France. Depuis près de dix mois, la décision semblait claire chez Sky: Il faudrait compter sur Chris Froome pour 2013. Bradley Wiggins était le premier à l’affirmer, et n’avait jamais dit le contraire, jusqu’à ce 30 avril, il y a une dizaine de jours. Date choisie par Sir Wiggins pour avancer qu’il se sent plus que jamais capable du doublé Giro-Tour.

Et c’est justement ça, le hic. Wiggins a parfaitement choisi son moment pour prétendre au leadership sur le Tour de France. Après 10 mois à reconnaître la supériorité de Froome au prochain mois de juillet, le double vainqueur du Critérium du Dauphiné a attendu d’entrer dans la dernière semaine avant le Tour d’Italie, Grand Tour auquel il participe pour la première fois avec des ambitions, et sur lequel il est logique leader d’une formation qui fait peur. Notamment aidé de Henao et Uran, mais aussi de Cataldo, Wiggins est le grand favori du 96e Giro. Il semble donc difficile, à un tel instant, de contester à Wiggins un co-leadership sur le Tour, comme il l’annonce: « Dans un scénario idéal, nous serons tous les deux, Chris et moi-même, au top, capables de gagner le Tour. Je ne pense pas qu’il y ait de confusion. Nous voulons tous les deux gagner le Tour et nous suivons des chemins différents. Nous aurons trois jours décisifs en Corse et Dave Brailsford décidera alors de la manière dont nous nous y prendrons. Soit ça sera pour Chris, soit pour moi« 

En retournant sa veste au moment propice, Wiggins pensait être à l’abri d’une contestation. Il semblait certain de son coup. Du moins, s’il ne jouait pas avec les journalistes, comme il sait le faire, et comme il l’a déjà fait par le passé. Wiggins semblait sérieux en annonçant qu’il voulait doubler Giro et Tour, et qu’il se sentait capable de remporter les deux. Mais ce n’est pas le cas de Dave Brailsford, manager de la formation Sky. Le gallois, anobli par la Reine tout comme Wiggins, a contrecaré les plans de son coureur en confirmant, pour la première fois, le leadership unilatéral de Chris Froome: « Depuis le début de saison, Bradley s’entraîne de façon spécifique pour essayer de gagner le Giro et rouler sur le Tour, tandis que Chris se concentre sur la Grande BoucleNous irons au Tour avec avec un seul leader. Prenant cela en considération et compte tenu de la progression de Chris cette année, notre plan est – comme c’était le cas en début d’année – d’en faire notre leader au Tour ». Si Wiggins a donc changé de comportement depuis près de deux semaines, renonçant à rouler pour Froome, c’est également le cas de Brailsford, qui ne compte à présent que sur le dauphin du dernier Tour de France pour la gagne cette année, alors qu’il n’avait jamais renoncé à l’éventualité d’un leadership de Wiggins. Les choses ont donc bien changé chez Sky, et la direction a semble-t-il fait le bon choix.

Vainqueur en 2012 du 99e Tour de France, Wiggins avait profité de près de 100 kilomètres de contre-la-montre pour faire sa loi et reléguer son plus proche poursuivant, Froome, à plus de 3 minutes. Nibali, troisième et premier Sky, pointait à six minutes. A l’époque, Brailsford avait pris la décision, qui se révélera bonne, de compter sur Wiggins pour le général. Pour la centième édition, il a choisi Froome. Les kilomètres de contre-la-montre seront bien moins nombreux cette année, et la puissance dégagée par Froome en montagne semble donc le désigner naturellement comme leader de sa formation. Trois chronos jalonnent le parcours du Tour de France 2013, pour un total de 90 kilomètres. Une physionomie proche de l’année passée, sauf que les chronos seront cette fois-ci bien plus diversifiés. Le premier, à Nice, est un contre-la-montre par équipe de 25 kilomètres sur lequel Froome et Wiggins devraient terminer en même temps et asséner, déjà, un énorme coup au moral de leurs adversaires. Wiggins aura ensuite l’avantage entre Avranches et le Mont Saint-Michel, pour les 33 kilomètres de la 11e étape, un chrono relativement plat. Le dernier effort individuel, lui, ne semble pas réellement être à l’avantage du tenant du titre: 32 kilomètres difficiles entre Embrun et Chorges verront, semble-t-il, peut d’écart chez les deux coureurs Sky. La domination de Wiggins sur les contre-la-montre sera donc beaucoup moins évidente, du moins sur son coéquipier. Car, face aux autres formations, Sky semble encore bien au-dessus.

En plus d’une diminution des kilomètres contre la montre, il faut également noter le retour au premier plan de la montagne. Quasiment absente de l’édition 2012, elle avait manqué aux coureurs qui auraient aimé mettre en péril la domination Sky. Le sommet du Tour a été abaissé, n’étant maintenant plus que de 2001 mètres, au Port de Pailhères, mais les candidats au général devront en découvre sur des cols mythiques: Le Ventoux et l’Alpe d’Huez serviront d’arrivées, et cette dernière sera même grimpée deux fois lors de la même étape ! Les arrivées au sommet à Ax 3 Domaines et à Annecy-Semnoz semblent également privilégier une réelle lutte en montagne pour le gain du général, et non un vainqueur désigné par les chronos, comme ça avait été le cas l’année passée. L’avantage clair et net de Froome sur Wiggins en montagne désigne donc tout naturellement le plus jeune des deux coureurs Sky comme leader de sa formation en 2013. D’autant plus que Wiggins a déjà le leadership sur le Giro, et il n’a jamais réussi une saison en étant leader sur deux Grands Tours. Froome aura, bien plus souvent qu’en 2012, l’occasion de montrer sa supériorité sur Wiggins lorsque les pentes augmentent. Selon toute vraisemblance, Sky et Dave Brailsford ont donc fait le bon choix, d’un point de vue sportif.

Pour l’équilibre de l’équipe, il en est de même. Après avoir annoncé Froome comme leader pour le prochain Tour de France pendant plus des trois quarts de l’année, Wiggins a risqué de se mettre l’équipe à dos en revenant sur sa parole. Car, chez Sky, il n’est pas question d’un leader, mais d’une multitude de leaders. Brailsford peut s’appuyer sur Wiggins et Froome, qui ont déjà mis en évidence leurs qualités, mais aussi sur les jeunes colombiens Uran et Henao, tous deux dans les 10 premiers du dernier Giro. Cataldo, recruté pour 2013, Dombrowski, grand espoir du cyclisme américain et tenant du Baby Giro, ainsi que Porte, de retour au premier plan cette année, peuvent apporter un soutien indéniable à leurs leaders, tout en étant capables de jouer leur carte. C’est là que Sky se démarque des autres, en pouvant compter, si le leader n’est pas au niveau escompté, sur d’autres coureurs, quasiment aussi talentueux. De plus, à tout moment, un équipier peut avoir le droit de faire sa place. Porte, vainqueur de Paris-Nice, et Henao, séduisant sur les ardennaises et au Pays Basque, semblent tout à fait capable de suppléer Froome ou Wiggins en montagne. Et Dave Brailsford ne renoncera jamais à cette particularité qui fait de Sky cette équipe bien supérieure aux autres en montagne. Les coureurs dans la position de Froome sur le dernier Tour de France n’ont, d’ailleurs, pas plus envie de voir disparaître cette vision des choses. Uran, Henao, Cataldo et Dombrowski se plient sans rechigner à la tâche d’aider Wiggins et Froome sur le début de saison, mais ils ne renoncent pas pour autant à leur carte personnelle, qu’ils espèrent jouer à tout moment. Si Wiggins avait été confirmé comme co-leader de Sky, alors qu’il est déjà le chef de l’équipe par son palmarès et son aura, la formation britannique aurait risqué une crise interne. C’est d’ailleurs ce que certains semblent observer sur le Giro, annonçant déjà un complot colombien contre Wiggins: Henao et Uran n’ont pas attendu leur leader sur la quatrième étape, lorsque celui-ci a perdu 17 secondes au général, et semblent protégés au sein de l’effectif Cinq Etoiles gérée par Brailsford sur les routes italiennes. Pour eux, un Wiggins leader sur le Tour serait un réel danger, car cela fermerait en partie la porte à leur carte personnelle. Ils ont donc tout intérêt à voir Froome dominer la course de juillet, et c’est probablement ce qu’a estimé Brailsford en confirmant le kenyan d’origine comme leader sur la prochaine Grande Boucle. De cette manière, il ne risque donc pas de crise au sein de sa formation, et Wiggins ne peut pas contester cette décision, puisqu’il a tout de même annoncé pendant de longs mois que Froome serait leader. De plus, rien ne dit que l’équipe aurait accepté de voir Wiggins comme un leader, et celui-ci a donc pris le risque de perdre à la fois le Giro et le Tour. Une perte bien trop lourde, que le britannique n’avait semble-t-il pas estimé avant de parler de co-leadership sur le prochain Tour de France.

Alors que le Tour approche, il n’y avait donc pas d’autre décision à prendre que celle-ci pour Dave Brailsford. Même s’il semble avoir une préférence pour Wiggins, le manager général de Sky ne pouvait pas accorder son violon avec le tenant du titre et le faire leader sur le prochain Tour de France. Pour l’avenir de l’équipe, pour l’avenir de Wiggins et pour son propre avenir, Brailsford a pris la seule décision possible. Toute autre déclaration aurait mis en péril la formation Sky, qui n’aurait probablement plus été telle qu’on l’a connue sur le dernier Tour de France: Dominatrice, irrésistible, intouchable, inflexible. Si, durant les six semaines qui viennent, personne ne revient sur sa décision, il n’y aura donc aucun doute à l’approche du Tour de France, que Sky abordera en immense favorite, encore une fois. Bien sûr, la décision de prendre Froome comme leader présente quelques inconvénients, mais ceux-ci, face aux avantages ou plutôt aux risques évités cités plus haut, sont bien moindres. Et, dans une équipe calculatrice comme la Sky, ce sont ces arguments qui font pencher la balance.

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