Deuxième du Giro, Rigoberto Uran frappe à la porte des vainqueurs de Grands Tours. Mais la possibilité de prendre le départ du Tour de France en leader ne lui a pas encore été donnée. Contraint et forcé ou réaliste et intelligent, le colombien ?

Dans le peloton, le Tour de France représente le sommet d’une saison, sinon d’une carrière. Souvent présentée comme la plus belle course au Monde, la Grande Boucle est l’épreuve qui fait directement entrer un coureur dans la postérité. Un Giro ou une Vuelta n’auront pas le même effet, comme un Monument. Car, qu’ils soient rouleurs, grimpeurs ou sprinteurs, tous les grands coureurs participent un jour au Tour, ce qui n’est le cas d’aucune course. Et tous les grands grimpeurs se sont déjà battus pour le remporter. A 27 ans, Rigoberto Uran a déjà rempli la première condition, à savoir être au départ. Mais il n’a pas encore réussi à y jouer un rôle important. La faute, premièrement, à la présence d’autres stars à ses côtés. La faute, aujourd’hui, à des choix de carrière, peut-être. 

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Au départ pour la première fois en 2009 (c’était d’ailleurs son premier Grand Tour), le colombien avait été discret, terminant hors du top 50. Alors coureur au sein de la Caisse d’Epargne, il n’était qu’un jeune pion parmi une belle équipe de grimpeurs, comprenant notamment Oscar Pereiro, vainqueur de l’épreuve sur tapis vert trois ans auparavant. Normal, donc (et même malgré l’abandon de Pereiro), que le colombien n’ait pas eu sa chance, même si quelques lignes de son palmarès auraient pu jouer en sa faveur (3e du Tour de Lombardie et 2e du Tour de Catalogne en 2008, 5e du Tour de Romandie l’année suivante). 

En 2011, c’est une autre histoire. Septième du Tour de Suisse en 2010, 4e du Tour de Catalogne et 5e de Liège-Bastogne-Liège en 2011, il a un profil séduisant, qui en aurait fait dans beaucoup d’effectifs un probable leader sur un Grand Tour. Mais, pour sa première année chez Sky, il n’a pas vraiment toutes les cartes en mains. Au départ, le leader de la formation anglaise est bien évidemment Bradley Wiggins, troisième l’année précédente. Peu accompagné, le futur vainqueur de l’épreuve chute au bout d’une semaine et abandonne. Pas préparé à être leader, Uran termine à une respectable 24e place, mais n’a pas encore la caisse pour jouer le général. 

Aujourd’hui, il l’a, cette caisse. Septième du Giro en 2012, deuxième l’an passé et encore deuxième cette année, Uran devient l’un des spécialistes de la course italienne et est de plus en plus proche de la gagne. Relégué à 6 minutes de Hesjedal en 2012 et à près de 5 minutes du maillot rose Nibali l’an passé, il vient d’échouer à seulement 3 minutes de Nairo Quintana, pourtant présenté comme l’un des meilleurs grimpeurs du peloton, si ce n’est le meilleur, et qui aurait donc pu faire des ravages sur la course italienne. En plus de ça, Uran a porté le rose pendant quatre jour, entre le contre-la-montre qu’il a gagné au bout de douze jours de course et l’arrivée à Val Martello, remportée par Quintana, au lendemain de la dernière journée de repos. 

Double vainqueur d’étapes sur le Giro (une en 2013, une en 2014) et deux fois deuxième du général, porteur du maillot rose, Uran est un leader en puissance pour le Tour de France. Surtout maintenant qu’il a quitté Sky, où l’avenir était bouché par la présence d’un Chris Froome qui espère bien remporter la Grande Boucle pendant encore un certain nombre d’années. Chez OPQS, un seul homme semble capable de jouer un top 10 sur le Tour, à l’exception d’Uran : Michal Kwiatkowski. Onzième l’an dernier, le polonais s’est affirmé en avril comme l’un des meilleurs puncheurs du peloton, mais manque de références en montagne (il a sombré sur Tirreno-Adriatico). Pourquoi, donc, Rigoberto Uran n’a toujours pas eu sa chance sur la Grande Boucle ?

Le Giro, un profil qui lui convient mieux ?

Il est assez évident qu’Uran n’est pas un excellent rouleur. Sur un contre-la-montre de 50 kilomètres comme le Tour nous en réserve en ce moment chaque année, il pourrait donc perdre gros sur des Froome et Contador. Mais sa récente performance sur le Giro – une victoire d’étape sur le seul contre-la-montre individuel relativement plat de l’épreuve – va peut-être changer la donne. Ce jour-là, il a époustouflé tout le monde, reléguant tous ses adversaires à plus d’une minute, dont Cadel Evans, pourtant supposé meilleur rouleur, à 1 minute 30. Ce jour-là, il a fait comprendre à tout le monde et particulièrement aux dirigeants d’OPQS qu’il faudrait compter sur lui, également, sur les chronos. Ce jour-là, il a peut-être crédibilisé une candidature au leadership sur le Tour. 

Mais, si Uran semble progresser en contre-la-montre, cela ne veut pas dire que le Tour lui convient mieux. Le chrono du Giro était difficile, et on n’a retrouvé dans le top 10 que de bons grimpeurs. De plus, Michal Kwiatkowski est quant à lui un très bon rouleur depuis les catégories de jeune, où il a remporté quelques victoires de prestige dont un titre de champion du Monde.

Les deux hommes aiment les pourcentages difficiles comme ils l’ont prouvé sur les ardennaises, mais Uran semble mieux passer les longs cols pentus que le polonais (je ressors l’exemple de Tirreno). Sur le Giro, où les montées de ce type sont bien plus courantes que sur le Tour, il est donc logique de retrouver Uran plutôt que Kwiatkowski. D’autant que, si le colombien continue à enchaîner les podiums, aller sur le Tour sans être assuré de pouvoir jouer le top 5 serait un pari risqué, sinon stupide. Et, si le polonais signe des top 10 sur le Tour alors qu’il en serait peut-être incapable sur un autre Grand Tour, tout le monde sera gagnant. 

Faire le Giro, un choix évident

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Car, si le Giro gagne en popularité d’année en année, il n’en reste pas moins une épreuve inférieure au Tour. Cette année, cela s’est vu : Nairo Quintana, après la chute de Joaquim Rodriguez, n’a pas eu de véritable adversaire dans la lutte pour le maillot rose, bien qu’il ait été malade longtemps au début de ce Tour d’Italie. Sur le Tour, un duel est attendu entre Froome et Contador, avec Nibali, Valverde et ce même Rodriguez en arbitres. Autant dire que le Giro a encore du chemin à faire pour atteindre le niveau d’attractivité du Tour. A l’heure actuelle, Uran est un très bon grimpeur, mais n’a pas encore le niveau de ces cinq hommes. De deuxième du Giro, il passerait donc à une place plus anonyme, autour de la cinquième place, sur le Tour. Ce qui n’est pas du même calibre. 

Se sachant tout simplement moins fort, Uran a raison, pour l’instant, de privilégier une course comme le Giro. Même si la concurrence en Italie devrait se développer (Aru et Majka, bloqués par Nibali et Contador, n’ont aucune raison d’aller voir ailleurs), elle ne sera jamais aussi élevée que sur la Grande Boucle, et, si Uran veut remporter un Grand Tour, ce ne sera pas en France. Ni en Espagne, puisqu’il préfère pour des raisons évidentes participer au Giro qu’à la Vuelta. Peut-être attend-il d’ailleurs de remporter le Giro avant de se consacrer au Tour. En tous cas, pour l’instant, il semble très bien en Italie et risquerait au contraire de gâcher ses meilleures années à vouloir venir en France en juillet. 

Une autre solution pour lui serait de participer aux deux courses. Il ne serait pas plus fatigué pour le Giro, puisque le Tour arrive après, et pourrait peut-être voir son niveau face aux meilleurs grimpeurs du Monde sur trois semaines. Mais, on le sait depuis que plusieurs coureurs ont essayé, il est impossible à l’heure actuelle de participer aux deux courses en forme. Ca revient à abandonner beaucoup d’énergie. Et ne pas être à fond sur le Giro pour pouvoir enchaîner avec le Tour ne serait pas une bonne idée pour Uran, dont la marge sur les principaux adversaires se réduirait. Proche de remporter un premier Grand Tour, le colombien doit persévérer dans cette voie. C’est seulement comme ça qu’il pourra triompher enfin. Combiner avec le Tour ne lui permettrait pas d’aussi bons résultats qu’aujourd’hui, et ne faire que le Tour reviendrait à renoncer définitivement à un succès sur un Grand Tour. 

Aujourd’hui, la présence d’Uran chaque année sur le Giro n’est donc pas un frein à sa carrière, au contraire. Le coureur d’OPQS est l’exemple vivant que le Tour, s’il reste la plus grande épreuve cycliste au Monde, n’est pas la seule à pouvoir offrir une belle et grande carrière à un coureur. Et cela ne veut pas dire que, dans quelques années, on ne verra pas Uran participer au Tour à nouveau et, pourquoi pas, y briller.

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