La Vuelta s’achève, dominée par un trio d’Espagnols stratosphériques (Contador, Valverde, Rodriguez) ; une page se tourne. Discrètement. David Moncoutié se retire des pelotons professionnels, après seize saisons passées à bourlinguer sur les routes. Ce départ marquera la fin d’une époque, celle de la génération des coureurs français post-Festina, cette génération perdue qui a dû apprendre et se frayer un chemin parmi les effluves nauséabonds d’un paysage post-apocalyptique, où la normalisation à marche forcée a mis sous l’éteignoir les naïfs (dont le trop honnête Christophe Bassons fut l’archétype) qui pensaient que tout allait, passé l’orage du Tour 1998, s’éclaircir.

Du reste, faut-il plaindre Moncoutié ? S’il n’a certainement pas eu le palmarès que ses capacités intrinsèques devaient lui octroyer, voulait-il vraiment être un champion ? On parle tout de même d’un mec qui, lors de la négociation de son premier contrat professionnel chez Cofidis (qui restera comme sa seule et unique équipe) a préféré demander un salaire moindre à celui qu’on lui proposait, afin « qu’ils ne [lui] mettent pas de pression, qu’ils ne puissent pas [l]’engueuler ». Qui va emménager pendant un an dans l’appart parisien de sa copine de l’époque et s’entraîner parfois à Vincennes, alors que tous ses congénères s’installent dans les alpages histoire d’augmenter leur nombre de cols gravis à l’entraînement et de globules rouges, et trouve le moyen de réaliser pendant cette période son meilleur classement général sur le Tour (13e**). Qui passe quasiment la totalité des étapes de plat en serre-file par peur de frotter et de chuter, une hantise déjà présente à ses débuts mais exacerbée par trois graves chutes***. Bref, David Moncoutié étonne, détonne, avec une simplicité et une insouciance des bonnes mœurs du milieu qui laisse l’observateur dans un état d’esprit entre l’admiration et le dépit.

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Faut pas le prendre pour un jambon !
 
David Moncoutié aurait pu devenir un champion (Andy Schleck ne tarit pas d’éloges au sujet de son aîné, affirmant sans ciller qu’il « possède la classe pour remporter un Tour »), mais il savait être heureux autrement. Cyrille Guimard, son directeur sportif à ses tout débuts (il se fera lourder de Cofidis en octobre 97) résume ainsi l’affaire : « Son vrai potentiel, c’est d’être tous les ans dans le top 5 du Tour de France****. Mais est-ce qu’il aurait été plus heureux ? Après réflexion, il a eu la vie qu’il a eu envie de mener. »

En tout cas, ce n’est certainement pas celle qu’il avait projetée. Il n’a jamais rêvé de faire du vélo en compétition. Il ne concevait le cyclisme que comme un loisir, commencé en suivant l’exemple d’un de ses potes qui rapidement laminait tout le monde. Mais ses études le menant vers Toulouse – pour un I.U.T. génie civil qu’il ne terminera pas – après un bac de biologie, il se redirige vers le club de Blagnac où Georges Gay, dirigeant du club et qui avait déjà contribué à l’éclosion de Moncassin et Jalabert, repère son talent et souffle son nom à Cyrille Guimard, lequel va détourner David Moncoutié de ses intentions initiales : issu d’une famille lotoise sise à Biars-sur-Cère et employée aux P.T.T. (de ses parents à ses deux sœurs), le jeune David se proposait en effet de suivre la droite ligne, allant même jusqu’à passer l’examen des Postes*****. Ironie, pour un coureur qui aura tout au long de sa carrière la réputation de manquer de technique et … d’adresse. « Au tout début, on ne pouvait pas, en voiture, s’approcher de lui à moins d’un mètre, va jusqu’à dire Francis Van Londersele. On avait du mal à lui passer un bidon … »

Bidon pourtant, son palmarès ne l’est pas. Outre sa place d’honneur sur le Tour 2002 précédemment évoquée, « Moncoucou » a disputé dix-sept Grands Tours (pour un seul abandon, causé par une chute lors du dernier Tour de France) et épinglé deux étapes du Tour, la Route du Sud, le Tour Méditerranéen, le Tour de l’Ain, succès auxquelles s’ajoutent des brassées d’accessits (assorties de quelques bouquets d’étapes) sur Paris-Nice (4e en 2001), la Clasica San Sebastian (6e en 2005, 10e en 2008), le Dauphiné (6e en 2005), le Critérium International (3e en 2002 et 2003), et surtout sur le Tour d’Espagne (6e en 2008).

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Jamais l’Ain sans l’autre
 
Ah, la Vuelta ! Sa course de prédilection. Moncoutié la découvre sur le tard, en 2008 ; il a alors trente-trois ans et, loin de la pression permanente du pinacle de la saison que constitue le Tour de France, il trouve dans l’escarpement des pentes ibères un formidable terrain de jeu. Même s’il reviendra sans doute bredouille de cette cinquième participation, il y a réalisé à chaque fois, lors de ses quatre premiers engagements (de 2008 à 2011 compris), le diptyque victoire d’étape montagnarde en solitaire + maillot des grimpeurs (qui durant son règne passa du rouge uni au blanc à pois bleus). Il rentre de plus deux fois dans les quinze premiers du classement général. Pas mal pour un coureur à la mentalité de cyclo, sur lequel jamais l’orgueil ou l’ambition n’ont jamais de prise. Qui jamais n’aura voulu forcer la nature, fût-ce seulement, sans même évoquer le dopage, pour surmonter la placidité de son caractère.

Ce passionné de météorologie sait sans doute qu’il ne sert à rien de lutter contre les éléments. Ni chevalier blanc, ni salaud cynique, Moncoutié aura réussi la gageure de préserver son intégrité sans jamais jouer les moralistes, tout en sortant du cyclisme avec un palmarès enviable et sans tâche. En dépit de sa réputation de coureur malhabile sur sa machine, Moncoutié aura donc été, avec sa discrétion coutumière, un drôle d’équilibriste.

 
** Et certainement pas loin d’être le premier des non-frelatés, quand on observe les noms qui le précèdent : son ancien coéquipier (Cofidis 97’) Armstrong, Beloki, Rumsas, Botero, Gonzalez de Galdeano, Azevedo, Mancebo, Leipheimer, Heras, Sastre, Basso et Boogerd.
*** La mort sur chute de son coéquipier Andreï Kivilev lors de Paris-Nice 2003 ; une rupture partielle du tendon rotulien après une chute lors du Critérium International 2006 qui le laisse le genou ouvert jusqu’à l’os ; une fracture du col du fémur sur le Tour de Romandie 2007, où il entamait son retour à la compétition suite à la blessure issue du Critérium International 2006.
**** Rappelons à ceux qui mettraient en exergue ses faibles capacités supposées de rouleur CLM qu’il fût vice-champion de France de l’exercice en 2002.
***** Il y réussira l’écrit mais ratera l’oral, certainement perturbé par la proposition de son premier contrat pro que Cyrille Guimard lui a fait entre les deux épreuves.
Un dernier coucou à Moncoutié

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