1er juin 1968. Tandis qu’en France s’éteint la flambée insurrectionnelle de Mai 68, l’Italie se focalise sur son Giro, 51e du nom, qui en est à son mitan ; les « années de plomb », son cortège d’affrontements et d’attentats noirs (néofascistes) et rouges (communistes), attendront. A Campione-d’Italia, d’où va s’élancer le peloton pour cette douzième étape, Michele Dancelli, chef de file de la formation Pepsi Cola managée par Gino Bartali, arbore la maglia rosa. Le glorieux affûtiau est sa propriété depuis le terme de la troisième étape, où il en a dépossédé Eddy Merckx.

 

Celui-ci, paré de l’arc-en-ciel glané à l’automne précédent à Hasselt, n’a évidemment pas renoncé au succès final, loin de là. Trois succès d’étape (1ère, 2e et 8e étapes) n’ont pas entamé ses velléités. Il doit cependant affronter une belle concurrence au sein de laquelle émerge Felice Gimondi, le nouveau campionissimo de la Botte, celui dont se sont amourachés tous les tifosi, sevrés d’enthousiasme depuis le météore Ercole Baldini et le décès d’il piu grande, l’éternel Fausto Coppi.

 

Felice Gimondi semble être le maître du second versant des sixties. Cela ressemble à un conte de fées : néo-pro, deuxième de la Flèche Wallonne, troisième du Giro, quatrième du Tour de Romandie, il est engagé sur le Tour de France suite à la défection d’un de ses coéquipiers de la Salvarani. Il maîtrise sa course à la perfection et s’octroie le maillot jaune devant Poulidor. En 1966, avant de s’adjuger le Tour de Lombardie, il vole sur les pavés de Paris-Roubaix (quatre minutes d’avance sur le second) et de Paris-Bruxelles, si bien que Jacques Anquetil est contraint à un exploit de premier ordre (une chevauchée solitaire victorieuse de cinquante-cinq kilomètres) pour maintenir son standing devant la poussée fulgurante de l’Italien. Les deux hommes en décousent dans le Grand Prix des Nations ; Anquetil devance Gimondi (qui s’imposera les deux années suivantes), tandis que sur l’ultime marche du podium pointe un Bruxellois de 21 ans dont on reparlera … En 1967, il domine le Tour d’Italie, triomphant d’Anquetil dont ce sera le chant du cygne ; sur le Tour, malade, il ne peut jouer le classement général mais empoche deux belles étapes de montagne. Lors de cette saison 1968, il a conquis l’amarillo de la Vuelta, entrant dans le cénacle des vainqueurs des trois Grands Tours, et se présente donc confiant sur ce Giro dont il est le tenant du titre.

 

Problème, Eddy Merckx a grandi et ses ambitions aussi. A l’intersaison, il a quitté les damiers de Peugeot pour la Faema ; vainqueur du Paris-Roubaix new-look, du Tour de Romandie, du Tour de Catalogne et du Tour de Sardaigne au début de cette année, il entend épingler un premier succès sur une course de trois semaines, après sa neuvième position au Giro de l’an précédent (assorti d’une probante victoire d’étape au Blockhaus de la Majella).

 

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Giro 1967 : Gimondi n’a pas encore le mal de Merckx

 

L’arrivée perchée (2320 mètres) au sommet des Tre Cime di Lavaredo (rien à voir avec Les Cinq Sous de Lavarède, ce sous-Tour du Monde en 80 Jours écrit par Paul d’Ivoi, qui se termine d’ailleurs pendant une course cycliste) paraît idéale pour une belle passe d’armes.

 

Une échappée, fournie en nombre mais dépourvu de cador susceptible d’incarner un danger au classement général, a déjà pris le large. Elle navigue dix minutes devant un peloton appréhendant les difficultés qui s’annoncent et s’amoncèlent, puisqu’aux difficultés du tracé se sont ajoutés les aléas météo : pluie, brouillard, puis de la neige en rafale. De cela, Merckx n’en a cure. Il tente de sortir en contre une première fois, en compagnie de son compatriote Willy Vanneste. Las ! Merckx subit une crevaison qui le contraint à regagner le peloton et à laisser Vanneste en chasse-patate.

 

Qu’importe, à peine les premiers contreforts de l’ascension finale entamés, voilà Merckx qui repart à l’assaut. Ni Gimondi (Salvarani), ni Dancelli (Pepsi Cola), ni Bitossi (Filotex), ni Motta (Molteni), ni aucun de ses adversaires ne peuvent prendre sa roue ; tous voient inexorablement s’éloigner son dossard 21. Tous, hormis son équipier Vittorio Adorni, qui ne tient d’ailleurs que trois kilomètres le sillage de son leader. Merckx, maillot arc-en-ciel à manches courtes, bras nus en dépit de la neige cinglante et du froid polaire, les mains enveloppés dans d’immenses gants fourrés, dépasse un à un les coureurs extenués de l’échappée matinale, éparpillés comme les perles d’un collier rompu. La cadence est impressionnante. Le voilà qui rattrape le dernier rescapé, Giancarlo Polidori. En à peine douze kilomètres, il a comblé … neuf minutes de retard et le voici qui accélère encore.

 

La ligne est là. Merckx la passe sans manifester aucun signe de joie. La fatigue et le froid l’assaillent. On l’enveloppe de couvertures, à la manière d’un Charly Gaul douze années plus tôt après son exploit au Monte Bondone. Ankylosé, on le pousse jusqu’au refuge, où, après l’avoir aidé à descendre de machine, il reprend peu à peu ses esprits, devant une bassine d’eau chaude. Ses adversaires s’escriment encore sur la pente hostile.

 

Côté résultats, les chronos entament leur inexorable compte à rebours. Polidori touche au but avec 42 secondes de retard, Adorni limite la casse à 48 secondes. Pour les autres, c’est la débâcle : Motta concède quatre minutes ; pour Gimondi et Dancelli, l’addition s’élève à plus de six minutes. Merckx déleste Dancelli du maillot rose. A la question du Giro déjà dans la poche après une telle performance, le nouveau leader répond : « Non, il ne s’agit que d’un pas vers la victoire. C’est loin d’être terminé, la route est encore longue »

 

Bla bla bla. La course est bel et bien finie. Et, plus encore, le vent vient de tourner ; les trajectoires de Gimondi et de Merckx se croisent, et ce pour très longtemps (jusqu’en 1976). Gimondi a perdu bien plus que quelques minutes, bien plus qu’une victoire dans le Tour d’Italie. C’est le leadership sur sa génération dont il est dépouillé, au profit du Belge. Merckx chipe la destinée dorée de superchampion promise au Bergamasque, qui après son aurore merveilleuse n’aura droit à un zénith refoulé. Gimondi devra passer désormais sous les fourches caudines du merckxisme, ne glanant plus guère que des places d’honneur**, ne triomphant plus que par l’absence du maître***. Il sera le faire-valoir du futur « Cannibale », un opposant valeureux, racé, régulier, mais ne parvenant jamais à faire reculer dans les cordes le tyran, au contraire d’un Ocana ou d’un De Vlaeminck qui s’épanouissaient dans la pulsion régicide et la prodigalité conflictuelle.

 

Histoire de vous montrer à quel point Merckx a pris l’ascendant sur son challenger transalpin, une blague circulait pendant le Tour de France 1969 (Merckx 1er, Gimondi 4e à presqu’une demi-heure), œuvre du sprinter britannique Barry Hoban : « Savez-vous que Poulidor et Gimondi ont écopé d’une amende de cinquante francs chacun ? Ils se sont accrochés à la ridelle d’un camion. Et savez-vous ce que faisait Merckx ? Il tirait le camion ! »

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** 2e du Tour des Flandres 1969, 2e du Tour d’Italie 1970, 2e de Milan-San Remo 1971, 2e du Championnat du Monde 1971, 2e du Tour de France 1972, 2e du Trophée Baracchi 1972, 3e du Tour de Lombardie 1972, 4e de Paris-Roubaix 1969, 4e du Tour de France 1969)

*** Tour d’Italie 1969 où Merckx sera éliminé suite à un contrôle positif à la fencamfamine (ironie de l’histoire, Gimondi a été pris à cette substance lors de la 22e et dernière étape du Giro 1968 et a été … blanchi par l’Union italienne des cyclistes professionnels !), dont les circonstances demeurent excessivement troubles ; Championnat du Monde 1973 où Merckx subit un inexplicable « trou noir » au moment de lancer son sprint ; Tour de Lombardie 1973 dont Merckx fut disqualifié pour un contrôle positif à l’éphédrine, que son médecin lui a administré de bonne foi ; Milan-San Remo 1974 auquel Merckx n’a pas pris le départ)

 

Merckx attacks (ou les débuts du merckxisme)
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