Dimanche 27 avril, Simon Gerrans a remporté la 100e édition de Liège-Bastogne-Liège, entrant immédiatement et par la grande porte dans l’Histoire de l’épreuve. Il y est également entré pour de nombreuses autres raisons : Premier australien à remporter la Doyenne et, par conséquent, à réaliser le doublé avec Milan-San Remo, il est également le septième coureur, toutes nationalités confondues, à remporter ces deux Monuments aux profils pourtant plutôt proches. En remportant cette édition du Centenaire, Gerrans a donc réussi un grand coup, qui restera sans doute comme l’un des moments à retenir de l’année. Pourtant, ce succès reste très conspué. Mais l’australien, qui, à 33 ans, peut encore réaliser de grandes choses, ne mérite pas ces critiques.

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Aujourd’hui, on demande au cyclisme d’être un sport de spectacle. C’est tout naturel. On demande simplement aux cyclistes de redonner à leur sport l’âme qui était la sienne au milieu du XXe siècle, quand les favoris comme Eddy Merckx et Bernard Hinault étaient prêts à attaquer à 100 kilomètres de l’arrivée pour l’emporter. Mais ce n’est plus possible, et pour plusieurs raisons. A présent, il semble impossible avec les réglementations actuelles de voir de telles tentatives aller au bout. Tout d’abord, il semblerait que ce sport soit bien plus sain qu’à l’époque bénie de l’EPO, dans les années 90. Mais ce serait se mentir que de penser que cette époque était la seule durant laquelle nos idoles étaient chargées. Anquetil affirmait par exemple qu’il était dément de penser qu’un cycliste puisse courir 200 jours par an sans dopage. Ces escapades, qui seraient aujourd’hui suicidaires, étaient donc bien aidées par le dopage lourd dont profitaient les coureurs. Or, si l’on veut croire à un cyclisme propre aujourd’hui, il faut accepter que les coureurs ne fassent plus des dizaines de kilomètres seuls et aillent s’imposer. Même s’il est peu probable que le cyclisme soit totalement sain, il l’est en tous cas bien plus qu’à une certaine époque. Et il ne faut donc pas s’attendre à voir des attaques de loin lors des Monuments.

L’autre raison de la récente sagesse du peloton dans ses tentatives est le fait que les parcours soient bien plus compliqués. Avant, le cyclisme était un sport qui avait la particularité de voir chaque coureur au même niveau sur tous les terrains. Mais, aujourd’hui, le climat est à la spécialisation et chaque classique doit bien correspondre à un type de coureur. Ainsi, Liège-Bastogne-Liège, qui se terminait avant sur le plat, est maintenant achevé par une montée, et les difficultés dans les derniers kilomètres sont plus nombreuses. A Milan-San Remo, c’est également observable : Les difficultés sont plus nombreuses et, de seule grande classique pour sprinteurs, la Primavera devient le deuxième monument pour puncheurs. Mais, si l’augmentation des montées permet un meilleur écrémage, elle empêche malheureusement les attaques des favoris. Les équipes sont plus soudées qu’avant autour d’un coureur puisqu’elles sont plus nombreuses, en visant cette course, à aligner ainsi un bon nombre de coureurs à pouvoir tenir, et les organismes sont également plus fatigués, en ce qui concerne les favoris, dans le final. Ce qui est assez gênant pour prévoir une attaque à 20 ou 30 kilomètres de l’arrivée.

Dans ce climat, Simon Gerrans n’est pas à blâmer. Il a certes joué l’attentisme, mais qui à sa place ne l’aurait pas fait ? Dans une course qui semblait destinée, pour les raisons expliquées plus haut, à ne pas voir beaucoup d’attaques et à se jouer en sprint en petit comité, un coureur comme l’australien, l’un des meilleurs sprinteurs parmi les puncheurs mais loin d’être le meilleur pur puncheur, n’avait rien de mieux à faire qu’attendre. Le cyclisme se joue de plus en plus dans la tête, et Gerrans a tout simplement été malin, contrairement à ses adversaires qui ont joué l’attentisme alors qu’ils se savaient perdants au sprint. D’ailleurs, le coureur d’Orica avait déjà été malin en 2012, en ne relayant pas Cancellara. Premièrement, c’était sans doute impossible pour lui tant le suisse imprimait un rythme élevé, et c’était également prendre le risque d’être contré par le multiple champion du monde du chrono ou par Nibali. En restant dans la roue de ces deux hommes, Gerrans a simplement couru parfaitement dans l’optique d’une victoire. Pas forcément une grande victoire, pas forcément une victoire qui restera dans les mémoires, mais une victoire. Dont on se souviendra forcément beaucoup plus que s’il avait fait deuxième.

On reproche aussi à l’australien de sortir de nulle part, d’être presque une tâche au palmarès de la Doyenne. Il est vrai que, pour une Centième Edition, les organisateurs auraient peut-être préféré un Philippe Gilbert ou un Alejandro Valverde. Mais Simon Gerrans possède tout de même, à 33 ans, l’un des plus beaux palmarès du cyclisme actuel. Vainqueur, comme dit plus haut, de Milan-San Remo en 2012, il a également triomphé deux fois au Championnat d’Australie, nation montante dont la densité sur tous les terrains commence à impressionner. Egalement vainqueur des Grands Prix de Plouay et de Québec, il est aussi recordman du nombre de victoires sur son Tour national, puisqu’il a triomphé trois fois au Tour Down Under. Mais là ne réside pas le plus grand exploit de sa jeune carrière, quand Gerrans n’était pas encore un vainqueur de Monument. Entre 2008 et 2009, l’australien a participé à 3 Grands Tours. Sur chacun d’entre eux, il avait remporté une étape. L’an dernier, il en a ajouté une autre, puis un contre-la-montre par équipe, mais aussi porté le maillot jaune pendant deux jours. Si Gerrans n’a pas remporté ses deux Monuments avec panache, il est possesseur à l’heure actuelle d’un palmarès qui en ferait rêver plus d’un, et ses deux grandes classiques ne sont qu’une part de celui-ci.

Si la course que l’on a vécue dimanche dernier n’était donc pas transcendante, on ne peut en vouloir à Simon Gerrans. C’est tout simplement contre-productif, puisque c’est ne pas reconnaître au vainqueur le mérite de sa victoire, alors qu’il a tout simplement couru comme le cyclisme d’aujourd’hui le demande : Avec la tête en premier, les jambes suivant. Simon Gerrans est un coureur intelligent. Dimanche, il l’a emporté face à des coureurs qui n’ont pas assez joué leur coup et qui ont, eux, surestimé leurs forces face à l’australien. La centième édition de Liège-Bastogne-Liège n’était pas belle, c’est un fait. Elle n’a pas été animée et seul son dernier kilomètre a vraiment offert du spectacle. Mais, soyons clairs, Simon Gerrans n’y est pour rien. Des 200 coureurs au départ de la Doyenne, il est peut-être le seul que l’on ne peut absolument pas blâmer.

Gerrans, la victoire de la tête

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