Chaque édition des Jeux Paralympiques voit abonder les histoires fortes, narrant les destins exemplaires de ces individus qui ont su puiser dans leur ténacité une sublimation face aux dégueulis dévastateurs de l’infortune qui se sont abattus sur eux avec la cruauté absurde du hasard. Cette édition 2012 ne déroge pas à la règle ; parmi ces brassées d’existences, une pourtant focalise nombre d’attentions émerveillées, devenant le pôle d’attraction de ces Jeux (qui s’achèvent aujourd’hui).
 
15 septembre 2001, circuit du Lausitzring, Allemagne. La vie d’Alessandro Zanardi aurait pu s’arrêter là. L’ancien pilote de F1 (41 GP disputés entre 1991 et 94, puis en 99), engagé en Formule Indy dont il a décroché deux titres de champion CART (ancien nom du Champ Car) en 1997 et 98, poursuit une remontée fantastique : parti vingt-deuxième sur la grille de départ, il pointe en troisième position à treize tours de l’arrivée. C’est à ce moment que l’Italien perd le contrôle de son bolide et sort de la piste ; impossible à maîtriser, l’engin revient sur le macadam en des tête-à-queue angoissants. Une première voiture parvient à l’éviter de justesse, pas la deuxième ; la bagnole du pilote canadien Alexandre Tagliani percute avec une violence effroyable l’avant de la monoplace de Zanardi, à 320km/h. L’Italien a les deux jambes broyées, et il faut une « médecine de guerre » (dixit le médecin officiel du Championnat CART) pour qu’il ne périsse pas dans les minutes qui suivent. Malgré l’intervention prompte des secours, il passe à un chouia d’un rendez-vous impromptu avec la Camarde : durant son transfert à l’hôpital, Zanardi s’est vidé des trois-quarts de son sang et a fait sept arrêts cardiaques. Aussi, cinq jours de coma plus tard, l’amputation de ses deux jambes à la hauteur des genoux paraît être un moindre mal, si l’on peut s’exprimer ainsi.
 
Depuis ce terrible accident survenu il y a onze ans presque jour pour jour, lequel, parmi vous, savait ce qu’était devenu Alessandro Zanardi ? Personne, assurément. Jusqu’à ce que son obstination et sa persévérance le mènent à nouveau, à 45 ans bien tassés, sous les feux de la rampe (d’accès), grâce à deux médailles d’or paralympique, en cyclisme sur route catégorie H4. Sur son handbike (ou vélo à main), ces vélos ultra-légers propulsés par des pédales manuelles, il aura dominé la concurrence, que ce soit sur le contre-la-montre (16km en 24’50’’, vingt-sept secondes devant le 2e, l’Allemand Monsandl) ou sur l’épreuve en ligne deux jours plus tard qu’il s’adjuge au sprint, le jour de l’anniversaire de son fils Niccolo (14 ans). Deux victoires en or, auxquelles s’ajoutent une médaille d’argent obtenue hier avec l’équipe d’Italie du relais H1-H4, qui mettent en lumière le fantastique parcours post-accident du signore Zanardi.
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Graeme Obree, ça c’est de l’aérodynamisme !
  
« Ma première question après l’amputation a été : ‘‘Comment je vais faire toutes les choses que je dois faire sans mes jambes ?’’ Mais je n’avais aucun doute que je les ferais ! », affirme-t-il ainsi crânement dans un documentaire que la chaîne National Geographic lui a consacré. Alessandro Zanardi a raison, car il se connaît bien : c’est un homme de défis. Une ligne de conduite (évidemment, pour un pilote …) doublée d’une confiance inébranlable qui lui permettent de mener une vie sportive quasi-normale, au côté des valides.
 
En 2003, le CART l’invite à parcourir les treize tours du circuit de Lausitzring qu’il lui restaient à boucler ce funeste 15 septembre 2001 ; sur une voiture adaptée à son handicap, il réalise un chrono qui l’aurait placé au cinquième rang dans la grille de départ de la course du week-end. Suite à cette expérience concluante, le voici qui s’engage l’année suivante avec l’écurie BMW en Championnat d’Europe des voitures de tourisme (ETCC), qui deviendra en 2005 le Championnat du Monde des voitures de tourisme (WTCC). Le cockpit de sa voiture est bien évidemment spécial : l’accélérateur est manuel et modulable selon la pression qu’y exercent les doigts, le freinage se déclenche par la pression du bassin. Le Transalpin domestique vite sa nouvelle voiture et rapidement devient un excellent concurrent du Championnat. Il y a remportera trois courses, au prix parfois de manœuvres quelques peu agressives en course ; Zanardi n’a rien perdu de sa grinta. En 2006, il conduit même de nouveau une F1 (sur laquelle toutes les commandes sont sur le volant), le temps d’un essai organisé spécialement par BMW-Sauber !
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Alessandro Zanardi, un mec stable.
 
En 2009, il quitte le sport automobile et se lance dans le handisport, en handbike. Pour sa première sortie, épuisé, il stoppe après cinq kilomètres ; désormais, ce sont quatre-vingt kilomètres qu’il a coutume de s’infliger quasi-quotidiennement. Avec des résultats plus que probants et positifs (rien à voir avec les contrôles …). En novembre dernier, il est le lauréat du Marathon de New-York de sa catégorie en 1h13’58’’. Jusqu’à obtenir, cette semaine, ces deux titres paralympiques qui resteront certainement comme ses deux plus belles victoires, comme il en convenait déjà après sa prime réussite sur le contre-la-montre : « C’est un grand aboutissement, peut-être le plus grand de ma vie. ». Ajoutant même cette phrase incroyable qui ne laisse pas de place à la commisération (il s’amuse lui-même de son handicap, qu’il tourne parfois en dérision) : « Je suis un homme chanceux. »
 
La roue tourne, qu’elle soit roue de vélo ou de voiture. A ce propos, devinez où étaient organisées les épreuves paralympiques de cyclisme … Vous ne savez pas ? A Brands-Hatch** ; un circuit automobile. Comme une évidence. Une évidence telle qu’il envisage de retourner prochainement dans les paddocks. Car le quadragénaire italien avait, avant ces Jeux, fomenté un projet à accomplir s’il empochait une breloque dorée ; cette idée derrière la tête, derrière la fête, c’est d’envisager une participation aux 500 Miles d’Indianapolis 2013.
 
L’insatiable Alessandro Zanardi n’a pas fini de nous épater.
** Alessandro Zanardi a d’ailleurs roulé sur ce circuit vingt-et-un ans plus tôt, le 18 août 1991, pour le compte du Championnat de F3000, l’antichambre de la F1. Zanardi y avait conquis la pole-position et pris la deuxième place du Grand Prix.
Alessandro Zanardi : de la F1 au H4, une leçon …

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